La Presse | Dépasser le Clivage

Quand il avait 4 ans, Viet Thanh Nguyen a fui Saigon avec ses parents pour se réfugier aux États-Unis. Devenu professeur d’université spécialiste de littérature asio-américaine, il a publié deux romans sur les tribulations d’un espion nord-vietnamien. Le deuxième, Le dévoué, vient d’être traduit en français et une série télévisée pour HBO est en préparation. À l’heure où on déplore le clivage politique, il décrit les malheurs de ceux qui font le pont entre deux camps opposés pour La Presse.

PHOTO OLIVIER H GAMMAS, FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION
Viet Thanh Nguyen a publié deux romans sur les tribulations d’un espion nord-vietnamien.

Le héros de vos romans Le sympathisant et Le dévoué a un grand malheur : être capable de voir une question litigieuse selon plusieurs perspectives. À l’heure où on déplore le clivage politique, pourquoi est-ce négatif ?

C’est en partie personnel. Quand j’étais petit, j’avais souvent l’impression d’être un espion vietnamien aux États-Unis, mais chez moi j’avais l’impression d’être un espion américain. J’ai voulu accentuer ce trait en donnant à mon héros un père français inconnu et une mère vietnamienne. Ce clivage et les ostracismes qu’il engendre sont nouveaux pour les Américains, mais familiers à quiconque a vécu des révolutions ou des guerres civiles. On voit par exemple les républicains honnir ceux qui veulent reconnaître leur rôle dans l’insurrection du 6 janvier 2021.

Au cœur des deux romans, on retrouve trois frères de sang qui se trouvent dans les deux camps, nord et sud. Pourquoi ?

Des amitiés teintées de secret et de trahison sont un instrument romanesque puissant. Mais les liens de fidélité et d’amitié masculines ont joué un rôle très important dans ma vie. On retrouve aussi ces dynamiques masculines dans la société vietnamienne, un peu partout en Asie en fait, par exemple dans les films de John Woo.

La culture littéraire française est partout dans vos deux romans, surtout le dernier où vous avez des observations sociologiques très poussées.

Mon père, qui a 88 ans, est né durant la colonisation française. Il chante encore des chansons qu’il a apprises au lycée. Adolescent j’allais à la bibliothèque lire en anglais Rousseau, Voltaire, Dumas. Je suis des cours de français et j’ai passé ma lune de miel à Paris.

Dans Le dévoué, le héros fait lire la confession que ses anciens camarades communistes l’ont obligée à faire à son retour des États-Unis. Faites-vous un lien avec Rousseau ?

Mes romans font écho à l’histoire de la littérature. La confession de mon héros est un désaveu de toute la colonisation française.

Vous proposez aussi que le « Je est un autre » de Rimbaud puisse être assimilé aux accents qu’on a en parlant une autre langue que la sienne.

L’accent est un marqueur de notre incapacité à devenir réellement français, ou américain. En même temps, je vise ce passage canonique de la culture française et le lie à la colonisation, à ce que Rimbaud a fait en Afrique.

Vous écrivez que la France et le Viêtnam idolâtrent tous deux la mélancolie et la philosophie. À l’heure de la lutte contre les stéréotypes, comment peut-on encore évoquer des traits culturels nationaux ?

Même aux États-Unis, les Vietnamiens admirent les intellectuels, tout comme les Français. Mais il y a en même temps une culture capitaliste vietnamienne, autrefois centrée sur Saigon. Les Français d’ailleurs préféraient Hanoi et sa culture. Les cultures nationales existent, mais ont toujours des composantes contradictoires. Chaque individu fait les généralisations qui l’arrangent et s’insurge contre les généralisations différentes de la sienne.

Que pensez-vous de l’appropriation culturelle ? Un Blanc aurait-il pu écrire votre roman ?

Dans un monde idéal, oui. Mais concrètement, nous avons tous notre propre expérience. Évidemment, avec des sujets sensibles comme le colonialisme, la barre est encore plus haut placée pour parler d’expériences différentes de la nôtre.

Le héros dans Le sympathisant considère que sans l’interruption des dons d’armes américaines, le Sud-Viêtnam aurait résisté. C’est une thèse minoritaire chez les historiens.

Il dit cela parce qu’il adopte le point de vue de ses supérieurs sud-vietnamiens. Je ne suis pas historien, mais c’est possible. Les Vietnamiens aux États-Unis ont souvent des points de vue différents d’autres communautés de réfugiés. Par exemple plusieurs Vietnamiens d’ici et d’ailleurs sont pro-Trump parce qu’il a été très hostile à la Chine.

Dans un essai publié en 2016, Nothing Ever Dies, vous faites une différence entre les réfugiés et les autres immigrants.

Les réfugiés sont souvent considérés comme plus vertueux et moins menaçants, parce qu’ils ont été forcés de quitter leur patrie. Mais ça commence à changer, parce qu’on voit maintenant de plus en plus de réfugiés économiques ou qui fuient la violence plutôt que la répression.

La France traite-t-elle les réfugiés vietnamiens différemment que les États-Unis ?

Les Français d’ascendance vietnamienne croient aux idéaux d’universalisme et pas au multiculturalisme. Quand je leur demande s’ils ont déjà été victimes de racisme, ils répondent que non, que les commentaires sur leurs yeux bridés ne sont que des blagues stupides.

Qui a raison ?

Je pense que les deux systèmes, américain et français, ont l’ambition d’éliminer les inégalités systémiques, mais sont voués à l’échec, à cause de l’importance de l’esclavage et du colonialisme dans leur passé et leur présent.

Comment donc lutter contre les inégalités systémiques ?

Macron tente de reconnaître les torts du passé, sur le plan systémique, alors qu’aux États-Unis, le conflit sur la théorie critique de la race illustre le bras de fer sur la narration de l’histoire aux États-Unis. Je pense que pour arriver à l’égalité raciale, on va devoir adopter des mesures matérielles, par exemple des réparations et de la redistribution économique.

Le dévoué

LE CAS DES SŒURS EATON Dans son essai Race and Resistance, sur la littérature asio-américaine, Viet Thanh Nguyen écrit sur deux sœurs montréalaises du début du XXe siècle, Edith et Winnifred Eaton, nées d’une mère chinoise et d’un père britannique. « On considère souvent Edith comme la vraie première auteure asio-américaine, parce qu’elle a dénoncé le racisme antichinois et a pris un nom de plume chinois, Sui Sin Far, dit Viet Thanh Nguyen. Winnifred s’est inventé une ascendance japonaise parce qu’alors, les Japonais étaient considérés comme blancs, ce qui est considéré comme un reniement de ses origines. Sous le nom d’Onoto Watanna, elle a connu beaucoup de succès. Je pense que Winnifred témoigne tout autant qu’Edith d’une stratégie valide pour les Asio-Américains. »

Category: Interviews

 

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